9 octobre 1934 :

Assassinat de Alexandre de Yougoslavie  

 

1 / LES RAISONS DE LA VISITE

7/  LA MORT DE LOUIS BARTHOU

2/ L'ORGANISATION DU VOYAGE

8/ LA MORT DU ROI ALEXANDRE 1er

3/ LE DÉPART DE YOUGOSLAVIE

9/ L'ARRIVÉE DE LA REINE MARIE

4/ L'ARRIVÉE DU ROI A MARSEILLE

10/ LES PREMIÈRES SANCTIONS

5/ LES DERNIERS INSTANTS DU ROI

11/ LE DÉPART DES DÉPOUILLES

6/ SEIZE HEURE QUINZE

12/ LES OUBLIES DE L'HISTOIRE

 

C'est en milieu d'après midi que le drame se noua. Vers seize heure, ce mardi 9 octobre 1934, le croiseur yougoslave "Dubrovnik" entra dans le port de Marseille. La marque royale flottait haut sur son mat car il transportait à son bord le roi de Yougoslavie, Alexandre 1er, très grand ami de la France. Alexandre 1er répond à une invitation officielle de la République et doit se rendre dans la capitale pour y rencontrer le Président du Conseil, Gaston Doumergue, ainsi que le Président de la République, Albert Lebrun. Le souverain, plutôt que de voyager en train, comme le fait sa femme, a préféré se déplacer en bateau.

 

1 / LES RAISONS DE LA VISITE

 

 

 

Cette visite est hautement symbolique pour les deux états. En effet, elle doit montrer à la face du monde l'amitié indéfectible entre la France et la Yougoslavie.

L'union entre les deux pays apparaît encore plus précieuse face à la montée en puissance de l'Allemagne hitlérienne et de l'Italie mussolinienne qui créent un état permanent de tension, source de nouveaux conflits potentiels. Les deux États ont un besoin vital l’un de l’autre.

La Yougoslavie a déjà dû, dans un passé très récent, trop récent même, faire face aux visées expansionnistes de l'Italie sur la zone nord de ses frontières. De son côté, Louis Barthou, le Ministre des Affaires Étrangères français, espère, par une chaîne d'accords entourant les deux états totalitaires, empêcher le rapprochement de l'Italie et de l'Allemagne.

 

2/ L'ORGANISATION DU VOYAGE

Dès les premières minutes, la France désire montrer l'éclat dont elle veut marquer la visite du monarque. Pour cela, elle a dépêché deux de ses ministres les plus importants dans le port phocéen pour l'accueillir, le Ministre des Affaires Étrangères, Louis Barthou, et le Ministre de la Marine, François Pietri. Dans le même ordre d’idée, cette visite revêtait tellement d'importance pour le gouvernement français qu'il fût hors de question d'en laisser l'organisation aux autorités locales. Celle-ci fut gérée par les gens de la capitale dont le Contrôleur-général Sisteron, qui avait les pleins pouvoirs, épaulé par le Directeur de la Sûreté Nationale, Jean Berthouin Après tout, Marseille n'était qu'un point de passage, le but final du voyage étant Paris.

La protection du souverain, pensait-on en haut lieu, devait être sans faille. La ville était truffée de policiers (1500 gardiens de la paix, plusieurs compagnies de gendarmes à pieds, et 200 inspecteurs en civil). Mais ce dispositif, impressionnant sur le papier, péchait par manque d'organisation. Une série de négligences facilitera encore plus le déroulement du drame dont Marseille allait faire les frais.

Pourtant, les avertissements n'avaient pas manqué. Le roi avait échappé, quelques mois auparavant, à un attentat meurtrier, en Yougoslavie même. De puissantes organisations révolutionnaires ne cachaient même plus que l'un de leurs buts principaux était d'assassiner le souverain. Quelques jours auparavant, le bruit avait même couru dans le port phocéen qu'un attentat se préparait.

Quelles mesures de protections avait-on prises, hormis de renforcer les effectifs policiers locaux ? La France s’était contentée de mettre sous contrôle deux cents ressortissants d’Europe centrale et d’en arrêter une vingtaine d’autres, ceux jugés les plus dangereux. Mais les mises en garde du Général Bethouard, Conseiller Militaire en Yougoslavie, persuadé qu’un attentat se préparait dans l’hexagone contre le Roi Alexandre 1er, restèrent lettres mortes.

Pour se rendre à la Préfecture où il doit participer à un goûter organisé par la femme du préfet, Mme Jouhannaud, les organisateurs avaient prévu un très large périple à travers la ville : Canebière, rue Saint Ferréol, rue Armény, Cours Pierre Puget, Corderie, dépôt de gerbe aux monuments consacrés aux morts d'Orient, Corniche et enfin retour vers la Préfecture par les deux branches du Prado et la rue de Rome. Un long périple bien dangereux aux vues des menaces qui planaient. Sans compter le trajet que devait prendre le roi le soir même pour se rendre à la gare Saint Charles où l'attendait le train spécial qui devait l'amener dans la nuit à Paris.

En attendant, une foule impressionnante se pressait pour voir le souverain. Fenêtres, balcons, trottoirs étaient combles. La Canebière et la Rue St Ferréol, trajet que devait emprunter le cortège officiel, étaient noires de monde. Marseille se savait au centre d'un événement politique majeur et tout le monde voulait y participer.  

 

3/ LE DEPART DE YOUGOSLAVIE

Le Roi Alexandre 1er a quitté Zenika, un petit port Yougoslave, le 6 octobre 1934, à bord de la plus belle unité de la marine yougoslave, le croiseur "Dubrovnik". La reine Marie l'a accompagné. Avant d'embarquer, ils se sont rendus ensemble dans un couvent voisin pour prier, un peu pour conjurer la peur maladive qui étreint la reine lorsque le roi se déplace à l'étranger.

Après quelques instants de prière, ils ont regagné le quai. En ce jour d'octobre, la mer est formée. La reine, souffrant d'une lithiase biliaire, (formation de calculs dans les voies biliaires) craint que le mal de mer déclenche une nouvelle crise. Au dernier moment, elle décide de gagner la France par le train.

Au moment de l'appareillage, le Chargé d'Affaire français en Yougoslavie, Mr Knobel monte à bord pour souhaiter une bonne mer au roi. Il ne peut s'empêcher de dire au roi :

"Vous allez trouver en France quarante millions d'amis !

 - Et peut-être aussi quelques uns de mes ennemis les plus acharnés !" réplique le roi.

Lorsque le "Dubrovnik" franchit les "Bouches de Bonifacio", il trouve l'escadre française qui l'attend pour l'escorter jusqu'au port phocéen. L'arrivée est prévue le 9 octobre vers seize heures.

 

4/ L'ARRIVEE DU ROI

A seize heures, les navires d'escortes du "Dubrovnik", en l'occurrence le "Colbert" et le "Duquesne", saluèrent son entrée dans le port en tirant plusieurs salves d'honneur tandis que toutes les cloches de la ville, dominées par le bourdon de Notre Dame de la Garde, se mirent à sonner.

Une vedette blanche, avec à son bord le ministre de la marine, François Pietri, accompagné du Consul général de Yougoslavie, gagna le croiseur yougoslave. En montant à bord du navire royal, le consul ne put cacher son inquiétude, inquiétude provoquée par ce qu'il venait de voir, par cette sécurité qui pour lui semblait inexistante, par ce programme marseillais qu'il trouvait trop chargé. Il tenta de décourager le roi de descendre à terre. Mais le roi resta intraitable :

"La population m'attend. Barthou m'attend. Un Karageorgévitch ne doit pas reculer."

Après les salutations d'usage, la délégation, suivant le roi Alexandre 1er gagna la vedette royale qui s'avança avec lenteur vers le fond du Vieux-Port, vers le Quai des Belges, au long duquel elle se rangea. Le roi sauta sur le quai, flanqué de son ministre des Affaires Étrangères Yougoslaves, Mr Jevtitch.

Le Roi, conscient de l'importance de sa visite, était un peu tendu. Il portait l'uniforme d'amiral de la marine yougoslave, barré du ruban rouge de la Légion d'Honneur, une épée à garde d'or et un bicorne à aigrettes blanches. Il avait refusé de porter son gilet pare-balle en acier sous son uniforme, arguant que celui-ci gênait ses mouvements. Âgé de quarante six ans, grand, mince, les yeux vifs derrière des lunettes de type binocle, il gardait une silhouette de jeune homme.

Sur le quai, Louis Barthou les attendait en compagnie de la délégation française composée de l'Amiral Berthelot et du Général George qui est chargé d'accompagner le souverain durant son séjour sur le territoire français. Un peu à l'écart se tient une délégation des Anciens Combattants. Des barques amarrées aux pontons du Vieux-Port montèrent des milliers d'acclamations.

Marseille fêtait Alexandre 1er, Roi de Yougoslavie …

 

Après avoir débarquée, la délégation écouta la musique militaire qui joua tout d'abord l'hymne yougoslave puis enchaîna par la Marseillaise. Une accolade avec le ministre français (véritable élan d'affection aux dires de certains témoins), phrases rituelles dont ce fameux "Comme je suis heureux de me trouver en France !". Et toujours, d'après certains témoins proches, quelques mots rapides à l'oreille de Mr Jevtitch, comme si le roi s'inquiétait lui aussi de l'insuffisance apparente du service d'ordre qu'il découvrait.

Alexandre et Barthou à Belgrade

 

 

5/ LES DERNIERS INSTANTS DU ROI

Puis, ce fut le départ vers la Préfecture. Mais les autorités organisatrices avaient pourtant décidé de placer le roi dans une voiture Delage noire, immatriculée 6068 CA 6, véritable antiquité, découverte et sans protection, le toit abaissé au dessus des siéges arrières, au mépris de toute prudence en ces temps menaçants. Comble d'imprudence, la voiture resta immobilisée de longue minutes, probablement pour permettre aux photographes et aux cameramen de prendre quelques plans supplémentaires. Sur les images tournées à ce moment là pour les Actualités, on découvre l'expression préoccupée du roi.

Le roi Alexandre 1er s'assit à droite, Louis Barthou à gauche, et le Général Georges s'installa dos à la marche, sur le strapontin. La voiture, quant à elle, était conduite par le chauffeur Froissac.

La route était ouverte par une voiture de police dans laquelle avaient pris place le Directeur de la Sûreté Nationale, Jean Berthouin et le Contrôleur Général Sisteron. Les deux hommes, contrôlaient ainsi au plus près la sécurité du Roi. Du moins le pensaient-ils !. Elle était suivie d'un peloton de dix huit gardes mobiles à cheval, en grande tenue. Venait ensuite la voiture royale, escortée seulement par un rempart symbolique de deux officiers à cheval, le Lieutenant-Colonel Piollet, du 14eme R.I. à droite, et le Commandant Vigouroux de la Garde Mobile à gauche. Le convoi officiel était fermé par un peloton d'agents cyclistes. Cette étrange disposition avait été décidée par les autorités pour permettre aux curieux de voir le roi. La préoccupation essentielle de la France était de faire de ce voyage un succès. Par conséquent, seuls ces deux cavaliers protégeront les flancs de la voiture !

A la vitesse faramineuse de huit kilomètres heure, le convoi s'engagea sur la Canebière où la foule débordait des trottoirs, mal contenue par un service d'ordre soudain défaillant. En effet, les autorités avaient certes prévu de placer un agent tous les deux mètres mais, par un curieux hasard, c'est seulement tous les cinq mètres qu'ils furent disposés. Et comme quasiment tous se retournèrent pour voir passer le cortège …

 

6/ SEIZE HEURE QUINZE

A seize heure quinze précise, le cortège passa devant la Chambre de Commerce, le fameux Palais de la Bourse. Le petit kiosque des services de police qui s'élevait face au palais, dans un coin du Square Puget (maintenant Place du Général De Gaulle), servait de piédestal aux curieux juchés sur son toit. Appuyé nonchalamment au mur de ce poste, un homme attendait. Il s'élança quand la voiture royale passa à sa hauteur. De forte corpulence, tête nue, il courut sur la chaussée vers la voiture royale tout en criant : "Vive le roi !"

Le lieutenant-colonel Piollet, surpris, ne put rien faire pour chasser l'importun., qu'il prend de surcroît pour un photographe. Malheureusement, cet homme n'en était pas un. C'était un des implacables ennemis d'Alexandre 1er. Il était membre d'une association terroriste croate surnommé les Oustachis (Les insurgés).

Au moment même où le militaire faisait virevolter son cheval pour chasser l'importun, le général Georges, tête baissé, notait la direction que prenait le convoi. Il ne vit donc pas l'homme bondir sur le marchepied de la Delage. De la main gauche, il s'agrippa au montant de la portière tandis que de la droite, il tira de sa ceinture un automatique de fort calibre, un parabellum Mauser de calibre 7.65 avec un chargeur de dix cartouches engagé. Caché sur lui, il portait une deuxième arme, un Walter de calibre 7.65 aussi, dont il n'eut pas le loisir de se servir. Il ouvrit calmement le feu, tirant par deux fois sur le Roi qui n'esquissa aucun geste de défense.  Le roi s'affaissa sur la droite du coupé, grièvement blessé à la poitrine.

Mais l'assassin continua son œuvre de mort. Le général Georges fut à son tour atteint par deux balles alors qu'il tentait de s'interposer. Louis Barthou n'eut pas plus de chance et fut touché à son tour.  Le lieutenant-Colonel Piollet avait enfin réussi à faire tourner sa monture. Il sabra l'agresseur, toujours cramponné à la voiture et qui continuait à vider son chargeur dans l'habitacle. Froissac, de son côté, après avoir arrêté la voiture, saisit l'homme par son veston, tentant, tant bien que mal, de le maintenir.

Mais rien ne semblait pouvoir arrêter l'assassin qui abattit un agent, le policier Galy, qui accourait.

De partout, la police, la troupe, les membres du cortège se précipitèrent dans un désordre indescriptible. On aperçut, courant dans la mêlée, son chapeau haut de forme vissé sur la tête, le ministre Jevtitch.

Paniqué, le service d'ordre ouvrit le feu, dans tous les sens, de manière la plus désordonnée qui soit, transformant le désordre en panique. La foule reflua pour se mettre à l’abri de la fusillade. Des corps tombèrent. Une femme fut mortellement blessée. D'autres personnes furent moins gravement atteintes. Le Colonel Piollet tenta de faire revenir l'ordre en des termes peu protocolaires :

"Nom de Dieu, cessez le feu ! Ligotez-le et emportez-le ! "

Enfin, assommé, criblé de balles, plusieurs fois sabré, piétiné, l'homme s'écroula sans connaissance. Il fut immédiatement traîné, agonisant, dans le petit poste de police du Square de la Bourse avant d'être transféré dans les locaux de la Sûreté où il mourut vers dix neuf heures

Le ministre Jevitch a sauté dans la Delage. Il dégrafa l'uniforme du roi pour tenter d’évaluer la gravité des blessures, découvrant sa poitrine ensanglantée. Il dira, plus tard, avoir entendu de la bouche d'Alexandre :

" Gardez-moi la Yougoslavie ! "

 

7/  LA MORT DE LOUIS BARTHOU

 

Autour de la voiture, on s'agitait pour essayer de porter secours aux blessés. Le Général George fut transporté à l'hôpital militaire. Un gendarme souleva Louis Barthou, le hissant dans une des voitures maintenant vide du cortège, ordonnant à son chauffeur de l'amener d'urgence à l'Hôtel-Dieu, l'hôpital le plus proche des lieux du crime. Le Ministre gardait encore un peu de lucidité, s'inquiétant du sort de son illustre passager : "Pour moi, ce n'est rien, mais le Roi ! Comment est le Roi ?" avant de soudain se rappeler de l'existence … de son portefeuille et de ses lorgnons : "Et mon portefeuille et mon lorgnon ? Ah sapristi, où est mon lorgnon ?"

Puis il perdit connaissance, inondé de son sang. Lorsqu'il arriva à l'Hôtel-Dieu, il était à l'agonie. Une des balles avait sectionné son artère humérale et il s'était vidé de son sang. Les médecins décidèrent d'intervenir chirurgicalement en liant l'artère sectionnée puis en lui faisant une transfusion. Peine perdue. Louis Barthou s'éteignit quelques secondes plus tard, avant même que les médecins aient pu tenter le moindre geste pour le sauver. 

Il était 16 h 40'.

Il est fort probable que la mise en place d'un simple garrot avant son transfert à l'Hôtel-Dieu eut sauvé le ministre des Affaires Etrangères … Triste destiné … d'autant plus triste que le rapport balistique fait sur la balle trouvée dans le dossier de la voiture, à l'emplacement où se trouvait Louis Barthou, rédigé en 1935 mais autorisé au public qu'en 1974 révéla que le ministre avait bien été touché par cette balle, une balle blindée en cuivre, de calibre 8mm, modèle 1892, calibre et modèle utilisé par la police française, et de calibre différent des deux armes du terroriste

 

8/ LA MORT DU ROI ALEXANDRE 1er

Quant au Roi, la Delage l'amena à vive allure non à l'hôpital, mais à la Préfecture, passant par la Rue Saint Ferréol, ignorant la foule qui ne soupçonnait pas le drame qui se jouait, évitant sans le savoir le second terroriste qui attend, une bombe cachée sur lui, au cas où … Un officier serbe en tenue, debout sur le marchepied de la Delage, soutient la tête du roi.

La voiture s'engouffra dans la préfecture dont on ferma la porte à double battant Dans les salons de la Préfecture, entre les gerbes de fleurs et le buffet dressé, où le champagne refroidit dans les bacs à glace, un petit canapé accueillit le Roi agonisant.

Mais un problème se posait. On manquait de médecin. C'est dans la foule qui se presse Place Saint Ferréol que se trouve le médecin commandant Herivaux qui tentera, avec deux autres confrères, les docteurs Coste et Camas, de sauver le roi.  Des officiels sont tout simplement allés les chercher dans la foule.

 

Sans succès cependant malgré tous les efforts déployés.

C'est dans ces salons, dans ce canapé que, moins d'une heure après son arrivée triomphale sur le Quai des Belges, Alexandre 1er expira, ce 9 octobre 1934.

L'annonce officielle fut faite par le professeur Olmer, qui était arrivé sur les lieux entre-temps.

Lorsque la nuit tomba sur la ville, la stupeur, l'anxiété, l'horreur et la crainte étaient présentes partout dans une ville où chacun cherchait sa part de responsabilité. Cette mort allait traumatiser pour longtemps Marseille qui se sentait , malgré tout, responsable pleinement de ce qui était arrivé.

Masse sombre dans le port, ses pavillons en bernes, ses feux en veilleuses, le "Dubrovnik" dressait sa coque menaçante, comme dans un reproche muet.

 

9/ L'ARRIVÉE DE LA REINE MARIE DE YOUGOSLAVIE

Lorsque l'aube du 10 octobre 1934 point à l'horizon, le train spécial de la reine Marie de Yougoslavie entre en Gare Saint Charles. Comme on l’a vu, elle devait rejoindre son mari directement à Paris. Il avait été détourné la veille au soir, lors de son passage de la frontière française, dans la région de Besançon.

A 18 h 30', lors de l'arrivée du train, le préfet de police du Doubs, M. Peretti de la Rocca s'était présenté. Après avoir parlé avec le Maréchal de Cour, qui lui confirma que la Reine n'était au courant de rien, le préfet décida de se présenter lui-même devant la reine, pour lui délivrer le funeste message. En proie à une vive agitation (qui nécessita l'intervention d'un médecin à Lons-le-Saunier), elle eut cette phrase lourde de sens.

"Ma seule consolation est de penser que mon mari est mort sur cette terre de France, le pays qu'il aimait le plus après le sien !"

Un nouveau cortège officiel transféra la reine de la gare à la Préfecture. Le grand salon avait été transformé en chapelle ardente, le roi et Louis Barthou reposant côte à côte. Peu après l'arrivée de la reine, ce fut le tour du Président de la République Française, Albert Lebrun accompagné de plusieurs membres du gouvernement dont Édouard Herriot et André Tardieu. Ils étaient partis la veille au soir de la capitale par train spécial.

 

10/ LES PREMIÈRES SANCTIONS

Alors que le "Petit Marseillais" paraît, prenant lui aussi le deuil, un large filet noir entourant sa "une", et avant même l'arrivée à Marseille des représentant de l'État, des sanctions avaient été prises dont la démission d'Albert Sarraut, l'un des plus impopulaires Ministre de l'Intérieur de la IIIeme République, et celle de Mr Berthouin, directeur de la Sécurité Nationale,  la mise à la retraite de plusieurs dirigeants et la suspension du Préfet. Ces mesures, certes nécessaires, ne soulignent que mieux les impardonnables erreurs.

Elles auront aussi une conséquence inattendue puisque le Gouvernement Doumergue, privé de deux très fortes personnalités (Barthou assassiné et Sarraut démissionnaire) dérivera vers la droite nationaliste tandis que dans les rues les ligues factieuses s'agitent. Gaston Doumergue fera appel à Pierre Laval comme Ministre des Affaires Étrangères et Paul  Marchandeau pour remplacer Sarraut à l'Intérieur, deux personnalités qui renforceront la dérive gouvernementale. Cette dérive entraînera la démission de Gaston Doumergue, le 8 novembre 1934, un mois à un jour près après l'assassinat.

Le président Albert Lebrun fera alors appel à Pierre-Etienne Flandin, chef de l'Alliance Démocratique, un parti de droite, pour former le nouveau gouvernement composé de radicaux et de modérés.

 

11/ LE DÉPART DES DÉPOUILLES

Lorsqu'en début d'après-midi, un fourgon funèbre amenait au "Dubrovnik" la dépouille royale et qu'un nouveau cortège parcourut en sens inverse le trajet de la veille, nombreux furent ceux qui raillèrent le déploiement exagéré des forces de police, ô combien absente, du moins en apparence, la veille. Parvenu au ponton, le cercueil fut solennellement remis par les officiers français aux officiers yougoslaves, puis hissé à bord du croiseur. Après  avoir pris congé du Président Lebrun, la reine, voilée de crêpe, image vivante de la douleur, regagna avec sa suite le "Dubrovnik" qui reprit bientôt la mer, encadré par les croiseurs "Colbert" et "Duquesne". Par les lois de la mer, le souverain défunt se retrouvait enfin sur le sol de sa patrie. Il est intéressant de noter que, lorsque le croiseur se présenta dans les eaux italiennes pour franchir le détroit de Messine, il fut escorté cérémonieusement par la flotte italienne. Mais, à ce moment là, l'implication italienne n'était pas encore soupçonnée. Ce geste fut toutefois fort apprécié par … les britanniques qui virent là le désir du Duce d'éviter une rupture des relations entre la Yougoslavie et l'Italie.

Au même moment, à la Gare Saint Charles, le cercueil drapé de tricolore où reposait Louis Barthou fut déposé dans un wagon à destination de la capitale tandis que dans les locaux de la police, le corps disloqué et criblé de balles de l'assassin gisait. Il s'agissait de Vlada Georguiev dit Suck dit Tchernozemsky dit Petrus Kalemen.

Le 17 octobre 1934 furent célébrées à Belgrade les obsèques solennelles de Alexandre 1er de Yougoslavie. Sur le parcours du cortège funèbre se pressait une foule immense.

On s'attendait à une insurrection en Croatie …

La Croatie ne bougea point!

 

12/ LES OUBLIES DE L'HISTOIRE

Après la fusillade, on dénombra dix victimes dans le cortège royal. Dans la foule qui se pressait sur les trottoirs, neufs autres personnes furent atteintes par des balles perdues. Quatre d’entre elles succombèrent de leurs blessures dans les jours suivants l’attentat, victimes oubliées de l’histoire, petite ou grande, victimes innocentes de l’hydre terroriste.

Pour exemple, parmi les victimes, se trouvait Yolande Ferris, une jeune fille d’à peine vingt ans, serveuse dans une grande brasserie de la place Castellane, et qui était venu devant le Palais de la Bourse pour participer à cette fête qui honorait Marseille. Elle fut atteinte par une balle perdue et décédera à l’Hôtel-dieu le 11 octobre 1934.

On doit aussi se souvenir de mesdames Dumazet et Durbec, qui elles aussi étaient venues sur cette Canebière pour voir un Souverain et qui trouvèrent la mort alors qu’elles n’avaient rien demandé.

Le plus tragique dans ces disparitions, c’est le fait qui fut révélé des décennies plus tard, lorsque les rapports balistiques de ces décès furent enfin révélés au public : les balles qui les frappèrent furent des balles de plomb émanant d'un revolver inconnu, probablement de la police, mais certainement pas de celui du terroriste.

Le rapport de police émis à la suite de l'attentat, mais diffusé uniquement en 1974, révèle que l'assassin a bel et bien tiré dix balles : 

             * Cinq sur Alexandre 1er

             * Quatre sur le Général Georges

             * Une sur le policier Galy

Son chargeur s'est ensuite retrouvé vide et il n'a pas eu le temps de se saisir de sa seconde arme pour se dégager.

Sombre 9 octobre 1934 ….